Transmettre l’information scientifique et médicale au public est difficile. Notre rôle de médiatrices de l’information1, qu’elle soit scientifique ou pas, exige de nous une certaine rigueur ou au moins de modestie. S’ériger en gardiennes du savoir exigerait d’effectivement lutter contre la désinformation, et nous nous contentons trop souvent de sélectionner des ouvrages pour notre collection en fonction de leur popularité, sans le regard critique nécessaire. Nous devons faire mieux.
Cet article est la mise à jour en 2025-2026 d’un billet publié à l’origine le 12 juin 20202, alors qu’on digérait encore le passage des premières vagues de COVID-19. Le fond en a été conservé, avec quelques précisions et mises à jour, ainsi que certains éléments du contexte de l’époque, même si le paysage a passablement changé depuis. Par exemple, la radicalisation quasi-sectaire de certaines zététiciennes, que je trouvais déjà condescendantes à l’époque, m’a surpris. Elles se vouent aujourd’hui au harcèlement et au procès en autorité, en partie parce que leur « logiciel » épistémologique n’est pas conçu pour les sciences sociales, un excès dans lequel nous ne devons pas sombrer. Heureusement, il y a aussi eu de bonnes nouvelles et de belles initiatives, comme vous le constaterez peut-être.
De quoi parle-t-on ici ?
Malgré le développement des méthodes scientifiques et les efforts des vulgarisatrices, des croyances ont persisté à travers les siècles sur des sujets qui devraient paraître aberrants de nos jours : terre plate, rebouteux, etc. Sur Youtube, TwiX, Bluesky et autres réseaux sociaux, on trouve à la fois des partisanes des pseudosciences, des conspirationnistes, mais aussi des rationalistes, des débunkeuses, et autres vulgarisatrices. Je ne me revendique d’aucune de ces chapelles : premièrement, comme Groucho Marx, je ne voudrais pas faire partie d’un club qui m’accepterait comme membre, mais plus sérieusement, je n’ai pas les compétences pour m’allouer ce genre de titre.
En revanche, j’ai trop souvent entendu les bibliothécaires se présenter comme le rempart aux fake news et les tenantes d’une information fiable, sans que cela soit suivi d’actes autres que quelques formations peu convaincantes. J’aimerais donc qu’enfin nous prenions le parti de soutenir les sciences, ou du moins de faire notre part contre les pseudosciences, à savoir les ouvrages ou personnalités qui prétendent proposer un savoir scientifique et qui diffusent en réalité des mensonges ou travestissent la réalité scientifique pour des raisons qui n’appartiennent qu’à elles.
Le devoir de proposer une information fiable
Il faut tout d’abord réaliser qu’en accueillant des ouvrages relevant des pseudosciences dans nos collections, nous les légitimons. Les bibliothécaires ne sont pas de simples relais ou hébergeurs : leur institution valide intrinsèquement les contenus qu’elle accueille et leur accorde une valeur qu’ils ne méritent pas toujours. Les bibliothécaires ont, selon moi, le devoir d’offrir à leurs usagères une information fiable. Cela implique un regard critique sur ce qui relève de la science ou des pseudosciences, en particulier dans le domaine médical.
Ce devoir de fiabilité apparaît explicitement dans le code de déontologie du bibliothécaire de l’Association des Bibliothécaires de France :
Le bibliothécaire favorise la réflexion de chacun par la constitution de collections répondant à des critères d’objectivité, d’impartialité, de pluralité d’opinion. Dans ce sens, il s’engage dans ses fonctions à [entre autres éléments listés] Assurer la fiabilité des informations, œuvrer à leur mise à jour permanente et à leur conformité à l’état présent des connaissances scientifiques ; […].
Quand j’avais écrit la première version de ce billet, en 2020, ce point ne figurait pas dans le code d’éthique de BIS, ni dans la révision alors proposée par Bibliosuisse. J’ai suggéré après rédaction de ce billet qu’il y soit ajouté, et je remercie l’irremplaçable Michel Gorin3 de l’avoir fait alors que le processus de révision touchait à sa fin. On y trouve donc maintenant au point 1 (Accès à l’information) :
Les bibliothécaires [entre autres points] d) veillent à la fiabilité des informations mises à disposition ; […]
Dans d’autres cas (Québec, USA), ce point est interprétable implicitement ou en creux, mais jamais aussi clairement que dans celui de l’ABF ou de Bibliosuisse, et il est même absent du code éthique de l’IFLA. À mon avis, l’importance de la fiabilité des informations dans les rayons non-fiction devrait être un objectif clairement inscrit dans chacun ces codes.
Tous nos codes éthiques relèvent en revanche l’obligation de neutralité des bibliothécaires et l’importance de lutter contre la censure. Cette position est évidemment essentielle et d’actualité. Il ne faut toutefois pas qu’elle soit surinterprétée par les professionnelles de manière relativiste. La neutralité et la lutte contre la censure concernent la liberté d’opinion, et pas les faits établis.
Refuser d’accueillir des ouvrages pseudoscientifiques est-il une forme de censure ?
Pour les sujets scientifiques et factuels, tous les contenus n’ont pas la même valeur.
Les pseudosciences ne sont pas des opinions dignes de respect, mais des affirmations contredites par la recherche. Ne pas proposer des ouvrages pseudoscientifiques dans nos collections ne correspond pas à une forme de censure d’une opinion qui déplaît (ou pas) aux bibliothécaires, mais bien à notre devoir d’objectivité et de fiabilité de l’information.
Les divers points de vue du débat scientifique ont leur place dans les bibliothèques, mais les thèses représentées doivent se baser sur des recherches et pas sur du charlatanisme ou autres messianismes. Nos bibliothèques n’ont pas à favoriser la diffusion de contenus pseudoscientifiques. Au contraire, nous devrions souligner leur manque de valeur scientifique d’après les spécialistes elles-même.
De même, quand le consensus scientifique est établi4, l’exigence de neutralité n’implique pas de mettre les élucubrations de quelques contradicteurs souvent non-spécialistes au même niveau que les recherches documentées d’un nombre massif de chercheurs réunis au sein d’organisations internationales. Je pense évidemment au changement climatique, qui dispose d’une synthèse régulière de la littérature scientifique et de ses incertitudes à travers les rapports du GIEC, même si ceux-ci sont souvent modérés pour des raisons politiques. Ce serait faire une fausse équivalence entre le vrai et le faux pour un équilibre qui n’a pas lieu d’être. Laissons cela aux télévisions en mal d’audience et autres feuilles de chou populistes.
Science ou pseudoscience, quelques exemples
Quand des articles scientifiques entachés d’erreurs ou de fraude sont rétractés, ce n’est pas de la censure mais le résultat d’un processus scientifique visant à garantir la fiabilité des publications. De même, les ouvrages de pseudomédecine sur l’homéopathie et autres pratiques qui n’ont pas démontré scientifiquement leurs promesses ne devraient plus avoir leur place dans nos collections. Je prends ici l’exemple de l’homéopathie parce qu’en deux siècles, son efficacité n’a pas pu être prouvée – et au contraire a été écartée dans de multiples recherches bien documentées. Son principe même, quand on l’explique de manière honnête à une personne raisonnable, est aberrant. Pourtant, cette pseudomédecine poursuit son chemin et trouve encore sa place dans le coeur de nombreuses bibliothécaires et les rayons de nos institutions, voire même celui de certains médecins diplômés (personne n’est immunisé aux croyances).
Au moins celle-ci n’a pas autant d’effets nocifs sur la santé individuelle ou publique que d’autres pratiques ou positions, à part pour celle de votre porte-monnaie. La biodynamie est dans le même cas : peu importe que des hurluberlus enterrent un crâne de vache au coin de leur champ pour le dynamiser un soir de pleine lune, le pire apport de cette pseudoscience issue d’un mouvement sectaire tient dans l’existence de labels qui tendent à faire croire que sa production est plus « naturelle » ou respectueuse de l’environnement que les autres. Bref, il reste mineur.
A l’inverse, le mouvement antivax, par exemple, déforme, amplifie ou invente des recherches scientifiques de manière irrationnelle, et cause des ravages. Parmi eux, on compte le retour massif de la rougeole, qui n’est pas une maladie mineure, ou la mise en danger mortel des personnes immunocompromises (cancéreuses, greffées, sidéennes et autres malchanceuses à la loterie génétique). Ce mouvement, dont la bonne foi pouvait être crédible à une certaine époque, s’inscrit aujourd’hui dans la lignée des conspirationnismes divers. Nous ne pouvons pas être les complices de ces mensonges et manipulations en mettant à disposition la dernière publication colorée à la mode d’une star qui sort de son domaine d’expertise parce que c’est ce que veulent les lectrices.
« L’autorité est construite et contextuelle »
Mais il ne faut pas tomber dans l’excès inverse, comme le font les zététiciennes : celle-ci s’appuient souvent uniquement sur les mérites académiques et statuts officiels. On pourrait ainsi travailler pendant des années sur un sujet sans qu’elles reconnaissent la valeur de cette expérience et compétence – malgré qu’elle soit souvent reconnue par des spécialistes du domaine. Oui, une journaliste qui réalise une enquête de plusieurs années sur une question peut avoir acquis une expertise dans celle-ci – si aucune recherche académique la contredisant n’a encore été publiée sur le sujet, pourquoi exclurait-on cette source ?
De même, il faut prendre en compte l’importance de l’expérience vécue, en particulier sur les sujets visant des minorités sur lesquelles le monde académique peut avoir un regard colonial. Non, ça ne veut pas dire prendre au sérieux les « guérisseurs » qui vendent du rêve, mais savoir prendre en compte les témoignages et les discours utilisant un vocabulaire non-traditionnel sur des questions que le monde de la recherche peut avoir négligées. Il y aurait probablement des critiques à faire sur la manière dont la recherche sur les milieux LGBT ou les peuples autochtones étaient conduite, encore en fin de XXe siècle (voire de nos jours).
Le cadre de littératie informationnelle de l’ACRL (Association américaine des bibliothèques universitaires et de recherche) relève en particulier que « l’autorité est construite et contextuelle ». Un diplôme n’accorde pas d’expertise particulière en-dehors de son cadre particulier. A l’inverse, des formes d’autorité peuvent être accordées à des personnes qui ne seraient pas considérées comme telles dans notre système, en particulier quand on parle de cultures à mémoire orale, ou d’expérience vécue, qui est trop souvent négligée.
Les outils d’évaluation de sources (test CRAAP et mouvements SIFT5) sont largement diffusés, mais restent largement insuffisants et pas toujours adaptés – voire inscrits dans une manière de penser qui mérite plus de nuance et d’esprit critique. Ce qui reste vrai en revanche, c’est que la meilleure manière de se faire avoir par de la désinformation, c’est encore de croire y être immunisé.
La bibliothécaire est une pigeonne comme une autre – comment donc identifier le consensus scientifique, quand il existe ?
Pouvons-nous décider par nous-même ce qui peut ou pas entrer dans nos collections ? D’un côté, il le faut, et de l’autre, nous n’en avons pas les compétences. Les bibliothécaires sont des techniciennes, dont certaines seulement ont un bagage scientifique, souvent insuffisant. Vous serez déçues d’apprendre que je n’ai pas de bonnes réponses à apporter à cette question. Je suis moi-même incompétente et influençable. Autant dans certains cas, une simple recherche sur Wikipédia suffit à identifier l’existence ou pas d’un consensus, autant la situation est plus difficile quand le problème est moins visible et référencé, voire honnêtement débattu.
Les médias établis eux-mêmes ont leurs chouchous qui nous trompent. Je pense à Idriss Aberkane, mythomane diplômé en lettres, prophète autoproclamé des neurosciences avec la complicité initiale du Monde6 ; à Laurent Alexandre, urologue millionnaire starifié devenu « spécialiste de l’intelligence artificielle et du transhumanisme », accessoirement eugéniste, invité sur tous les plateaux télé et de multiples journaux ; à notre star nationale, Jean-Dominique Michel, socio-anthropologue « spécialiste mondial de la santé », dont les diplômes et l’expérience académique sont douteux et les expertises télévisuelles encore plus ; sur un autre sujet, aux multiples politiques ou militaires ayant des liens d’intérêt financier avec la Russie encore invités sur nos plateaux télé, ou encore aux éditorialistes-stars de la galaxie Bolloré.
Du côté de la médecine toujours, évoquons en particulier le cas Didier Raoult, dont les conflits d’intérêt et le narcissisme ont fait beaucoup de dégâts en 2020, période de crise pendant laquelle la communication scientifique avait besoin de clarté et qui a fait perdre un temps fou avec des études critiquées autant pour leurs trucages que pour leur manque d’éthique.7 L’Histoire, sujet peut-être moins intimidant, fait aussi partie des sciences malmenées : en France, les visages populaires voire populistes de sa vulgarisation incluent Stéphane Bern, Lorànt Deutsch et Franck Ferrand, dont les productions orientées « roman national » voire carrément pseudo-historiques horrifient régulièrement les historiennes académiques.
Nous sommes exposées à ces sources, et nous devons donc nous informer plus. Faute de pouvoir comprendre et juger les études elles-mêmes, nous devons identifier des vulgarisatrices fiables et nous informer sur les débats en cours ; ne pas nous contenter d’acquérir les livres à succès parce qu’ils sont populaires, mais poser un regard critique sur leurs autrices, sur leur parcours au-delà de la célébrité, et sur ce qu’elles promeuvent.
L’ensemble des codes de déontologie mentionnés plus haut soulignent l’importance pour les bibliothécaires d’apprendre et de se former. Peut-être est-ce le moment pour nous d’acquérir de meilleures notions de base en sciences, qu’elles soient médicales, sociales, humaines, ou autres, mais aussi de développer le regard critique que nous prétendons et croyons souvent déjà avoir. Je m’inclus évidemment dans celles qui ont encore beaucoup à apprendre et à revoir dans leurs convictions.
- J’utilise généralement le féminin neutre sur ce blog – ainsi, même si je suis un homme cisgenre, je suis une bibliothécaire comme les autres. Ça a l’avantage d’exposer nos biais de genre tout en restant à mon avis plus agréable à lire que les formes à points médian·e·s·x. N’hésitez pas à me signaler les oublis. ↩︎
- Il est encore consultable sur Internet Archive. ↩︎
- Qui a tout de même été remplacé en 2025 à la HEG par Christophe Bezençon 😉 ↩︎
- Je dois souligner que dans de nombreux cas, un consensus n’est pas établi ou peut être révisé suite à de nouvelles recherches. Le débat académique sincère fait partie du monde de la recherche, et nous devons en représenter les diverses facettes, mais les pseudosciences n’entrent même pas dans le cadre de cette disputatio. Il ne faut toutefois pas confondre débat académique et cirque audiovisuel, comme semblent malheureusement le faire certaines zététiciennes. ↩︎
- Je ne connais pas de version française de ce second système d’évaluation de l’information – si vous en avez vu une traduction, indiquez-la moi. Sinon, peut-être que je m’y collerai un jour. ↩︎
- En 2025, au vu de sa page Wikipedia, on peut dire que le personnage est enfin reconnu à sa juste (et maigre) valeur. ↩︎
- En 2025, on peut constater qu’un certain ménage a également été fait à ce niveau : suite à des enquêtes, de nombreuses publications de Raoult et de son institution ont été rétractées du corpus scientifique par les journaux qui les accueillaient. Le monde de la recherche fait face aux mêmes problèmes que nous. ↩︎

J’aimerais bien mettre un commentaire pointu pour aider à la discussion, mais j’ai pas le niveau. Du coup je dis juste que le féminin neutre, concept que je ne connaissais pas, passe très bien (plus fluide que les points médians) même si tu as fait 1-2 oublis.
Bonjour,
en réponse très tardive à cet article très éclairant : Bibliothèques : ne donnons pas notre langue au chat ! Faire face aux pseudo-sciences et à l’obscurantisme (https://www.sud-ct.org/bibliotheques-ne-donnons-pas-notre-langue-au-chat.html)
Ce document est le fruit des travaux d’un groupe de bibliothécaires.
En espérant que cela réponde à certaines des interrogations soulevées
Je l’ai lu et j’étais très honoré d’y figurer ❤️
Pour info je mettrai peut-être un peu ce billet à jour prochainement (de 2020 à 2025 les choses ont bougé) mais sans en changer grand-chose (plus de sources et détails actuels je suppose)