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Profession : dilettante

Posted on 2026-04-152026-04-15 by Guillaume A. Pasquier

J’aime être bibliothécaire, parce que c’est, ou ça peut être, une profession de dilettante. Paradoxe ? Oxymore ? Je ne sais pas, ce sont des mots trop compliqués pour moi. Ce que vous avez sous les yeux est un billet nombriliste, encore, écrit un peu au fil de l’eau. Vous pouvez l’ignorer, mais si vous souhaitez entrer dans ma tête, c’est peut-être le plus intime. Je vous rassure, vous n’y apprendrez rien de scabreux quant à ma vie privée. En revanche, c’est peut-être un bon complément à mon billet sur la situation de bibliothécaire, et j’ai l’espoir que vous vous ouvrirez aussi après lui.

Savoir aimer, aimer savoir

Dillettante, c’est l’un des antonymes de « professionnelle », au même titre qu’amatrice. Dilletante, littéralement « celle qui se délecte » en italien (si j’en crois le wiktionnaire), emprunte au même registre linguistique qu’amatrice, celle qui aime les choses.1 Oui, je prends du plaisir dans mon activité professionnelle, mais c’est en découvrant toujours de nouveaux concepts.

Je n’ai pas de passion. J’aime de nombreuses choses, comme le vin et les jeux, par exemple, mais je m’en lasserais vite si j’étais obligé de m’y consacrer. Je m’intéresse aux sujets d’économie, aux sciences sociales, à la politique, à l’éthique, et je regarde avec plaisir de la vulgarisation en sciences dures, mais l’idée de me spécialiser dans un seul de ces sujets au point d’y consacrer des études puis une carrière m’horrifie. Voilà en quoi je suis amatrice ou dilettante.

Bibliothécaire, c’est un métier pour personnes curieuses, dans tous les sens du terme. On peut à la fois y aimer l’ordre, et être fondamentalement foutraque. Vouloir organiser le chaos2 tout en appréciant son existence même. On y a l’occasion d’apprendre énormément sur tout, mais sans la moindre obligation de devenir experte du fond de nos collections. On reste en surface, tout en accumulant de l’expertise technique et pratique pour l’organisation et la recherche, des principes périphériques à tout ce qui est connaissance.

Jack of all trades, master of none ?

Non, je ne lis pas les références que nous acquérons (sauf exceptions d’un intérêt particulier, voire titres dont je fais moi-même la demande), mais je suis exposé à la surface de leurs idées. Non, je ne serai jamais chercheuse, mais je soutiens celles qui ont choisi de l’être dans la diffusion de leurs travaux. Je ne suis pas une lumière, mais j’en apprécie la chaleur, et je participe à la préserver et à la renforcer.

Je ne crois pas au slogan « Les bibliothécaires ne savent rien mais sont capables de tout trouver ». Je me considère justement comme médiocre dans le domaine de la recherche documentaire, contrairement à certaines de mes collègues, mais j’ai un peu de culture générale et je me débrouille un peu mieux en veille, en organisation, ou en technologies numériques, voire en « innovation », un terme qui a été tellement récupéré par les influenceuses Linkedin qu’il me donne la nausée.

Chacune d’entre nous se spécialise, parfois de manière discrète voire invisible. Je pense avoir atteint un bon niveau professionnel en formation, en gestion de collections numériques, et sur des questions liées à la science ouverte. J’aime partager certains de mes intérêts ici, même si j’ai conscience du côté souvent décousu voire foutraque de ce blog qui passe d’un sujet à un autre en fonction des billets. Il me correspond bien.

Ma ruche

Quand j’étais jeune, j’adorais le miel. Ma madeleine de Proust, c’est sans doute un bout de rayon frais, au goût incomparable à ce qu’on trouve en magasin. Mon grand-père était entre autres apiculteur amateur, et il a fait de ma mère et d’un de mes oncles ses émules. J’ai moi-même eu l’occasion de revêtir un jour une combinaison de protection et de tenir en main un projecteur de fumée pour aller vérifier l’état de ses ruches quand j’avais une dizaine d’années.

Est-il donc surprenant qu’aujourd’hui, je butine professionnellement ? Pour certaines, cette expression signifierait passer d’un employeur à l’autre. Pour moi, ce besoin est rempli malgré plus de quinze années de fidélité au même Institut – pas à cause des salaires proposés (si tu sais, tu sais), mais pour ses sujets de recherche, ses collections, les opportunités de développer de nouveaux projets, des possibilités que je ne trouverais probablement pas dans une plus grande structure. Comme toute bonne bibliothécaire, je n’aime pas le changement… sauf quand il est choisi. Et ici, je peux encore le choisir.

Quo vadis ?

Mais puisqu’il faut l’avouer, c’est aujourd’hui mon problème. Que faire quand les perspectives se réduisent, quand tout devient plus cadré, quand tout doit être tracé, justifié, rapporté, mesuré, comptabilisé, quand on sent venir la fin des opportunités et donc de la joie d’essayer, de la chance de faire des choses inutiles qui donneront peut-être quelque chose d’intéressant plus tard ?

Je suis aujourd’hui en milieu de carrière (un quadra avancé), et je dois faire des choix qui vont affecter les 15 ou 20 années à venir (en fonction de l’âge auquel je pourrai prendre une hypothétique retraite). La perspective de voir mon mentor3 partir dans quelques années m’angoisse. Je n’ai pas d’ambition d’encadrement4, seulement celle de prendre du plaisir à mon activité. Je ne sais pas si ça restera possible au vu de l’évolution du monde professionnel en général et de mon institution en particulier.

Je vais donc faire quelque chose dont je n’ai pas l’habitude : vous demander d’écrire à ma place dans l’espoir que cela m’inspire. Qu’est-ce qui vous fait fonctionner ? Qu’est-ce qui vous plaît ou déplaît dans vos institutions, dans vos rôles, dans notre métier ? Vous pouvez écrire un simple commentaire ci-dessous, mais si vous écrivez à gapmail@gmail.com5, je publierai avec plaisir vos contributions sur ce blog, anonymement ou pas selon vos souhaits.


  1. Techniquement, on utilise aussi le terme de professionnelle pour décrire une femme qui « aime » les gens ou un homme qui les assassine, ce qui révèle sans doute quelque chose du patriarcat, mais ce n’est pas le sujet, donc passons. ↩︎
  2. C’est d’ailleurs le titre du blog de Laura Woods. ↩︎
  3. Encore une fois du vocabulaire Linkedin. Je me dégoûte, mais je n’ai pas d’autre mot. ↩︎
  4. Les humains, c’est compliqué. Se situer entre le marteau et l’enclume aussi. ↩︎
  5. Je vous rassure, j’ai aussi une adresse mail non-GAFAM, mais celle-ci gérera mieux le spam inévitable quand on publie une adresse publiquement. ↩︎

Illustration : une autre de mes activités de dilettante, c’est le dessin de modèle vivant. Maintenant, vous savez. CC BY, tout ça.

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